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Question philosophique centrale : l'inconditionnalité

Dans le numéro 7 de la Revue du MAUSS semestrielle (1996), Alain Caillé publie un texte particulièrement éclairant en introduisant l'idée a priori paradoxale "d'inconditionnalité conditionnelle". S'extirpant de la réthorique des "droits et devoirs", où l'accès à un revenu de survie nécessiterait une contrepartie, il nous invite à explorer la logique d'un don inconditionnel où le bénéficiaire conserve la capacité à exprimer sa liberté. Nous invitons le lecteur à se référer à ce texte important, nous bornant ici à formuler comment le Revenu d'Existence s'y conforme.

Le revenu d'existence consiste à allouer inconditionnellement un revenu monétaire de la naissance à la mort, individuel, cumulable avec n'importe quel revenu d'activité, quel qu'en soit sa source, emploi salarié, activité indépendante, entrepreneuriale ou libérale. Il est calculé en fonction des ressources du pays. C'est un revenu accordé de droit parce qu'on existe, dès qu'on est reconnu appartenant à la communauté. Il est le fondement d'un contrat social collectif. Une fois instauré, si nous devenions tous paresseux, les ressources diminueraient. Et avec elles, baisserait aussi le revenu d'existence, égal pour tous. En pâtiraient le plus ceux qui justement, sauf choix de vie, n'auraient pas complété leurs revenus en participant à l'enrichissement collectif.

Il n'a rien à voir avec le RSA, une allocation compensatrice, conditionnelle, soumise à toute une série de restrictions d'âge, de situations (matrimoniales en particulier) et de plus liée à des justifications dans l'effort d'insertion. Le RSA stigmatise ses bénéficiaires, les soumet à des contrôles constants, les enferme dans une situation d'assisté. Il n'a rien à voir non plus avec la Prime à l'emploi, qui consiste à compléter par la fiscalité, a posteriori, un revenu jugé insuffisant. Dans le cas des enfants, on doit également opposer le Revenu d'Existence à un mécanisme comme le Quotient familial (QF) qui permet de diminuer l'impôt des parents de familles nombreuses, cette réduction étant d'autant plus élevée que leurs revenus sont conséquents.

Oui, le Revenu d'Existence est versé sans aucune condition à tous, le seul critère d'âge permettant éventuellement de distinguer des montants différents.

Mais de quelle inconditionnalité s'agit-il ici ?

Il faut tout d'abord admettre qu'une certaine dose d'inconditionalité est nécessaire dans tous les rapports interpersonnels. Aucune relation ne peut être régie totalement par un ensemble de conditions contractuelles. Pour Alain Caillé, "aucune amitié, aucune association, aucun couple, aucune société ne sauraient résister un instant à l'affirmation permanente et réitérée qu'on ne fera ceci qu'à la condition expresse que l'autre ou les autres feront cela". Ceci fonde "le paradoxe mis en lumière par Weber : à une société toute entière régie par la logique conditionnaliste, il faut une origine et un fondement symbolique radicalement inconditionnalistes". Tocqueville avait formulé la même hypothèse "en montrant que la société américaine, typiquement utilitariste et contractualiste, ne tient que parce qu'elle s'étaye en fait sur une forte croyance religieuse, irréductible au contrat et à l'utilité".

C'est ainsi que deux groupes aux intérêts conflictuels peuvent oser le pari inconditionnel de conclure une alliance plutôt que se battre. C'est alors "que l'on peut commencer à discuter les termes de l'alliance, et que dans le cadre de celle-ci, dans le cadre d'une inconditionnalité première, chacun peut, s'il le souhaite et dans la mesure de ses moyens, tenter de s'approprier une partie des bénéfices qui naissent du fait même de l'alliance. C'est ici, et ici seulement, que chacun commence à poser ses conditions. Et cela n'est possible que pour autant que chacun des partenaires reste libre et se montre effectivement en mesure de sortir de l'alliance en menaçant de la dissoudre".

Inconditionnels sur la volonté d'un accord, prêts à en sortir en cas de manquement manifeste de l'autre partie, c'est ainsi qu'on peut comprendre l'attitude spontannée de la plupart des hommes dans leur relations aux autres. Mais qu'en est-il des relations de l'Etat avec les citoyens ?

Les milliers de pages des codes civil, des impôts ou de la sécurité sociale nous laissent peu de doute sur la nature principalement conctractualiste de cette relation. Néanmoins, on peut estimer qu'en matière générale l'Etat ne suspecte pas a priori les citoyens qui sollicitent ses services d'être des délinquants (quoique on puisse avoir parfois ce sentiment fugace...). Car, "si la société moderne est massivement conditionnaliste, contractualiste, utilitariste, elle ne parvient en fait à fonctionner dans ce registre que parce qu'elle s'étaie sur une dimension religieuse ou quasi-religieuse latente qui, seule, permet au registre de la conditionnalité d'être inconditionnellement respecté".

On comprend alors que la diminution du sens religieux dans un pays comme la France induit une difficulté majeure : "Jusqu'à présent l'ordre de la société fonctionnelle-utilitaire a bien fonctionné parce qu'il puisait dans des réserves de sens léguées par les siècles passés. Il apparaît assez clairement désormais que ces réserves de sens s'épuisent". Si la volonté inconditionnelle du vivre-ensemble se trouve éparpillée dans des milliers de pages de lois, elle "ne peut justifier que la tricherie et la corruption". Ce risque est d'autant plus fort "que l'échelle des sociétés se dilate et que la mondialisation se généralise".

Peut-on inventer un nouveau socle pour le vivre-ensemble ?

La tradition juive exprime qu'un "pauvre est comme un mort", légitimant un impôt redistributif, la Tsédaqua, qui combine les concepts de justice et de charité. Dans l'évangile de Matthieu, on voit le maître d'un domaine distribuer un salaire identique à l'ouvrier de la dernière heure ou à ceux qui ont "enduré le poids du jour et la chaleur". La doctine sociale de l'Eglise catholique énonce des principes généraux - dignité de la personne humaine, bien commun, destination universelle des biens, option préférentielle pour les pauvres - qui légitiment la redistribution. L'aumône est un des cinq piliers de l'Islam, sous la forme d'un impôt annuel (Zakât) redistribué selon la prescription de la sourate 9, verset 60 : "Les Sadaqats ne sont destinés que pour les pauvres, les indigents, ceux qui y travaillent (...)". Ces éléments prélevés dans notre patrimoine religieux convergent sur un point : la nécessité pour chacun de contribuer à ce que l'autre puisse vivre dans la dignité, tout en respectant sa liberté.

Bien peu de nos concitoyens imaginent un retour vers ce qu'Alain Caillé nomme "des formes anciennes de l'inconditionnalité, despotiques ou religieuses". Il nous faut donc inventer une nouvelle voie, "celle qui consiste à effectuer dans l'ordre politique une mutation symbolique, morale et spirituelle de même ampleur que celle qui a été accomplie en leur temps par les grandes religions universalistes".

D'une certaine manière, cela signifie que la communauté politique dans son ensemble prenne au sérieux la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et en fasse le socle inconditionnel guidant l'activité législative. L'article 25 stipule en effet : "Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires". Comprise comme un commandement quasi-divin s'imposant inconditionnellement à toute la société française, cette phrase impose que soit mise en oeuvre une solution universelle pour distribuer du pouvoir d'achat aux ménages.

Ceci nécessite également que ce texte fondamental soit beaucoup mieux connu dans la société, avec une implication très forte de l'école dans cette appropriation. Car si la quasi totalité de la population de la France catholique de l'Ancien régime connaissait par coeur les 10 commandements de Dieu et les 5 commandements de l'Eglise, bien peu de nos contemporains seraient capable de citer plus que le premier des 30 articles de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme : "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité".

Malgré toutes ces bonnes intentions, pourquoi nos sociétés génèrent-elles tant d'exclusion ?

Un revenu d'existence inconditionnel pour compléter un système productif hyper-performant

Depuis longtemps, les hommes se sont organisés pour lutter contre la rareté matérielle : rareté des ressources alimentaires d'abord, puis des objets de toutes sortes, jusqu'aux services élémentaires. Les pays développés ont réussi le miracle tant attendu : ils ont vaincu la rareté matérielle. Nous sommes capables de produire de tout, en trop, avec de moins en moins de travail humain, permettant de subvenir largement aux besoins élémentaires de toute l'humanité. Mais il reste à résoudre un problème crucial de répartition de ces richesses. Notre économie libérale est d'une efficacité absolue lorsqu'il s'agit de produire largement. Mais elle est intrinsèquement inopérante pour organiser une distribution équitable de cette production. Pour trois raisons fondamentales :

  1. Le fonctionnement concurrentiel des marchés élimine naturellement les moins performants, laissant la place aux entrepreneurs qui savent mieux optimiser leur "retour sur investissement". Dans cette course à la survie, les producteurs abandonnent les marchés les moins solvables.

  2. La production est d'autant mieux valorisée qu'elle est confrontée à la rareté. Les producteurs veillent donc à ne pas inonder leurs marchés, attentifs à ne pas faire chuter leurs prix de vente. Les consommateurs les plus modestes en font les frais.

  3. Dans un monde de rareté, la participation aux processus de production confère sécurité et pouvoir. Mais les progrès permanents de la productivité, l'automatisation des processus de production et la standardisation des interfaces réduisent inexorablement le nombre des humains qui y prenent part.

Au final, beaucoup de nos concitoyens sont menacés par la rareté, sauf à inventer d'autres mécanismes d'inclusion dans le jeu économique. Les artistes, par exemple, offrent un capital humain qui n'entre aucunement en conflit avec les lois du marché matériel. Plus récemment, la croissance fulgurante de certaines sociétés Internet est impressionnante, mais le fait que leurs valorisations boursières soient sans commune mesure avec leurs chiffres d'affaires est le révélateur d'un modèle économique différent de celui de la production matérielle, avec un risque permanent de décorrélation des deux systèmes. Dans ce monde immatériel et informationnel, c'est le partage qui engendre la richesse. Dans une économie de la rareté, "si je te donne un œuf et que tu me donnes un œuf, nous avons chacun un œuf". Dans une économie de l'immatériel, "si je te donne une idée et que tu me donnes une idée, nous avons chacun deux idées".

Nos économies explorent ces nouvelles formes d'organisation. La cohabitation de ces nouvelles formes d'activités économiques avec un système de production optimisé pour la rareté nécessite un mécanisme réalisant la jonction entre ces mondes antinomiques. Par nécessité, la monnaie joue ce rôle de médiation entre différentes formes de participation à la vie économique d'un pays. Mais certaines activités ne trouvent pas de contrepartie monétaire : la majeure partie du travail domestique, le soin de ses proches, la formation, le bénévolat, l'engagement politique ou social dans sa communauté, l'artiste sans client...

Je peux utiliser un billet de banque pour faire l'emplette d'un pack de canettes de bières et de pizza surgelées, tous parfaitement calibrés et au prix optimisé, dans la superette voisine. Je peux également donner un billet à l'artiste qui esquisse mon portrait par d'habiles traits de fusain, place du Tertre à Montmartre. Le soir, je me retrouve seul chez moi façe à ma bière, ma pizza au micro-onde et ma télévision. Pendant ce temps, l'artiste partage un moment de convivialité avec des ami(e)s désoeuvré(e)s dans un bistrot chaleureux. On ne peut pas résumer l'existence humaine à sa participation au système productif.

Devons-nous considérer que seule la participation au système de production hyper-performant légitime la perception d'un revenu ? Ou alors, celles des activités immatérielles reconnues par la perception d'une contrepartie monétaire ? Les autres activités ne doivent-elles trouver d'autre issue qu'une vie dans la rareté ?

Le Revenu d'Existence est la réponse inconditionnelle : toute vie mérite d'être vécue, toute participation à la vie sociale - respectueuse des lois - mérite la considération de la communauté.

Pour Alain Caillé, cette réponse doit être véritablement inconditionnelle : "Assurément, puiqu'il s'agit et doit s'agir d'un don, aucun retour n'est explicitement et spécifiquement exigible, et l'État, et à travers lui la société, doit accepter sereinement le risque que rien ne soit rendu. L'objectif, comme toujours avec le don, étant de nourrir la liberté et la spontanéité, de créer de la confiance, on perdrait tout en espérant pouvoir retenir d'une main ce que l'on donne de l'autre. En tentant de se prémunir par une fiction de contractualité, de conditionnalité, comme c'est le cas en France avec le RMI, ou, pire encore, en se réfugiant dans le registre de l'obligation et de la violence".

Cependant, il nous met en garde contre un mode d'administration de l'aide sociale qui se réduirait à un automatisme déshumanisant : "le fait de ne pas exiger de retour ne signifie pas et ne doit surtout pas signifier qu'on n'en attend pas. Si en effet aucun retour n'était attendu, alors le don, symbolisant un mépris insondable envers ses bénéficiaires supposés, serait bel et bien un don qui tue, un don-poison, un concentré redoutable de la violence collective exercée à l'encontre de la minorité des exclus". Pour éviter cet écueil, la communauté doit instaurer une forme de contrepartie fondamentalement subordonnée à la liberté de chacun : "La seule chose que la société soit en droit de demander positivement en échange d'un revenu inconditionnel de citoyenneté, ce n'est pas de l'utilité, indéterminable, mais de l'initiative, de la vie et de la participation effective à la production de la collectivité par elle-même. Liberté doit être laissée à ceux qui reçoivent un revenu inconditionnel, dont il faut quand même rappeler qu'il ne leur permet guère de mener la grande vie, de décider par eux-mêmes de ce qui est utile ou de ce qui ne l'est pas".

Oui, il est plus que jamais nécessaire de comprendre l'urgence d'un Revenu d'Existence inconditionnel, pour sortir d'une vision archaïque de l'homme et de la société du 21ème siècle.

Marc de Basquiat
Decembre 2014

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Repenser la solidarité

En 1991, l'AIRE publie son premier ouvrage

Sous la direction de son président, l'académicien Henri Guitton, les experts réunis au sein de l'association créée en 1989 sont : Yoland Bresson, Yves Bot, membre de la Commission sociale de l'Episcopat, le professeur d'économie Pierre Lavagne, le philosophe René Macaire, François Perdrizet, polytechnicien, haut fonctionnaire, et Frère Sylvain, religieux capucin, cadre d'Emmaüs.

Repenser la solidarité

En 1986, Philippe Van Parijs lance le Basic Income Earth Network (BIEN)

Initialement limité aux pays européens, le réseau des promoteurs d'un revenu de base inconditionnel s'est rapidement étendu au monde entier, regroupés autour de principes simples et universels.

Retrouvez les textes publiés dans nos lettres de liaison depuis 1993 :

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